Fuir les Soviétiques et affronter les Mollahs

Les relations entre l’Iran et l’Afghanistan sont tendues. Des manifestants sont descendus dans les rues à Kaboul et Herat il y a une dizaine de jours pour dénoncer la politique du gouvernement iranien à l’encontre des réfugiés afghans. Le gouvernement afghan a confirmé qu’au moins soixante de ses citoyens avaient été exécutés en Iran, un chiffre démenti par la République islamique. De leur côtés, les Iraniens ont mis en garde les média afghans, accusés de créer une propagande anti-iranienne et une conspiration pour détruire les relations entre les deux pays. Ce à quoi un journaliste de Kaboul répond que ce genre d’avertissement est une violation des lois internationales, de la liberté d’expression et des médias.

- Nous sommes suisses. Et toi, tu viens d’ici?
- Hum… il faut que je vous avoue quelque chose, murmure-t-il, je suis afghan.
- Tu sais quoi? Tu es le premier Afghan que nous rencontrons. Tu as émigré quand?
- En fait je suis né ici, ce sont mes parents qui ont émigré quand les Russes sont arrivés dans notre pays.
- Et tu n’as pas de passeport iranien?
- Oh non! Je ne peux même pas sortir de la ville sans autorisation. Quand tu es afghan, tu peux faire la demande pour une carte spéciale qui te donne la possibilité de quitter l’endroit où tu habites pour une autre ville du pays trois fois par année, mais c’est tout. Demain, je vais à Téhéran*, mais normalement je n’ai pas le droit. Il ne faut pas que je me fasse pincer.
- Attends… tu ne peux pas sortir de la ville?
- Non, malheureusement. Il y a toutes sortes de règles de ce genre pour les Afghans.
- Comme quoi par exemple?
- Et bien par exemple, on ne peut pas faire d’études.
Amin** nous accompagne jusqu’à l’un des sites historiques de la ville.
- Vous savez, j’ai une petite amie depuis trois ans.
- Magnifique! Et vous comptez vous marier?
- Non, c’est impossible. Ses parents n’accepteront jamais. Ça ne sert à rien qu’elle leur en parle.
- Et toi, si tu vas les trouver ça ne pourrait pas arranger les choses?
- Non.
- Parce que tu es Afghan?
- Exactement. Et puis de toute façon, mon père n’accepterait pas non plus. Seuls ma mère et mon frère sont au courant de notre relation. Mon père est très religieux. Si on essaie de remettre en question la moindre chose concernant la religion, on se fait battre. Alors imaginez une histoire de fille!
- Du coup vous faites comment pour vous voir?
- De temps en temps, on se retrouve dans ce parc ici et on discute. C’est la seule possibilité.
Nous nous asseyons sur leur banc fétiche, à l’ombre de quelques arbres. Notre proposition d’aller prendre un thé ensemble se solde par une invitation à la maison.
- Mais aujourd’hui c’est vendredi, ça ne pose pas de problème pour ta famille?
- Non pas du tout. Ils seront très contents de vous voir, surtout ma mère. Mon père, lui, est très religieux, nous répète-t-il, un peu mal à l’aise. Enfin, il a quand même un peu changé parce que certains dirigeants religieux l’ont maltraité ici. Peu importe que nous soyons aussi musulmans.

Selon une étude de l’AREU¹, financée par le Haut Commissariat aux Réfugiés des Nations Unies et la Commission Européenne, le statut des réfugiés afghans a complètement changé en quelques années. Fuyant les troupes soviétiques et les persécutions religieuses entre 1980 et 1989, ils reçurent en Iran le statut de “mohajerin”, ou migrant religieux. A cette époque, le gouvernement iranien fit preuve d’une grande générosité à leur égard, leur offrant soins, nourriture, éducation, et l’asile pour une durée indéterminée. Mais lorsque les Russes quittèrent le pays, la politique iranienne changea. A partir de 1993, il ne furent plus considérés que comme des migrants ordinaires, et les autorités islamiques durcirent leurs lois pour les inciter à regagner l’Afghanistan. Elles s’activèrent à enregistrer les réfugiés afghans en vue de leur rapatriement, organisèrent différentes campagnes de déportation, réduisirent de nombreux services tels que l’éducation, mirent en place des restrictions pour le travail, etc… Comme le décrit Alessandro Monsutti², l’Iran change périodiquement d’attitude face aux réfugiés afghans afin de créer “un sentiment d’insécurité et de précarité qui empêche l’intégration et l’élaboration de projets à long terme… Les Afghans sont en butte au mépris, à l’hostilité ouverte, voire au racisme des Iraniens”.

Nous sommes accueillis par toute la famille lorsque nous franchissons le seuil de leur maison. Des thés, du chocolat, des fruits apparaissent aussitôt.
- Vous n’avez pas peur de venir dans une famille afghane? Vous ne pensez pas que nous sommes des terroristes? nous interroge le père de famille par l’intermédiaire de son fils.
- Non pas du tout.
Nous ne savons trop comment l’en assurer. Il ne nous demande rien de plus. Quelques minutes plus tard, Amin nous propose de visiter l’entreprise de fabrication de chaussures pour laquelle il travaille, ainsi que tous les hommes de la famille. En chemin, il nous explique que cette entreprise est illégale.
- En tant qu’Afghans, nous n’avons pas le droit de travailler, donc personne ne nous emploie. C’est pourquoi on travaille entre nous. Un de mes oncles nous achète les chaussures et il les revend au bazar notamment.
- Officiellement, vous êtes censés vivre de quoi alors?
- De ce qu’on peut.
Après un dédale de ruelles, nous arrivons devant une maison quelconque. Amin sonne, son frère nous ouvre la porte, et nous arrivons dans une petite cour intérieur. Il nous fait signe de la suivre. Au fond de la cour, nous entrons dans une pièce de trois mètres sur cinq, basse de plafond, envahie par une violente odeur de colle. Son oncle et son frère sont affairés devant une vingtaine de paires de sandalettes pour femmes.
- Vous travaillez même le vendredi?
- Non, aujourd’hui c’est spécial. Nous avons reçu une commande de dernière minute que nous devons livrer demain matin à huit heures.
- Vous allez travailler jusqu’à quelle heure? demandons-nous à son oncle.
- Si mon neveu m’aide, je devrais avoir terminé à une heure cette nuit.
Tout en collant, fixant, modelant des chaussures, il nous explique comment fonctionne le business. L’un des oncles design les modèles en s’inspirant principalement des chaussures chinoises. Ils achètent ensuite les différents matériaux tels que la semelle ou les tissus dans d’autres entreprises iraniennes, et créent leurs propres produits.
- Pour faire une paire de chaussures comme celle-ci, il nous faut une demi-heure de travail. Nous les vendons neuf dollars la paire. Et au magasin, elles doivent coûter quelque chose comme quinze dollars.
- Vous ne faites que des chaussures pour femmes?
- Oui, les modèles pour hommes sont beaucoup plus compliqués et difficiles à réaliser.
- Vous faisiez déjà ce métier en Afghanistan?
- Non, nous étions agriculteurs. Il a fallu se reconvertir.
Entre deux questions, il me fait essayer une paire de chaussures.
- Elles sont un peu trop grandes. Si vous avez le temps de patienter, je vous en fait une paire maintenant.
- …
- Vous ne pouvez pas refuser, c’est un honneur pour nous.
Alors qu’il s’acharne sur mes futures sandales, nous sommes contraints de regagner la cour intérieure: les effluves de colle nous donnent mal à la tête. Nous observons le cordonnier à l’oeuvre, passant d’une meule pour semelle à une machine à fondre le plastic. Trente minutes plus tard, comme il nous le disait, mes chaussures sont prêtes et me siéent à merveille.
Amin nous raccompagne jusqu’à l’hôtel. Il nous explique ses projets d’avenir, sa détermination à tout mettre en oeuvre pour quitter le pays, son rêve d’aller en Australie.
- Je me déteste d’être Afghan! /Viraj

* ville d’emprunt.
** nom d’emprunt.
¹ Afghanistan Research and Evaluation Unit.
² Alessandro Monsutti, “Guerres et migrations: réseaux sociaux et stratégies économiques des Hazaras d’Afghanistan”, Neuchâtel, Institut d’ethnologie, Paris, Maison des sciences de l’homme, 2004, p. 168-169.

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